Lettre sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient

mar. 30 janvier 2018
By PTC
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En l'an 1749 la liberté d'expression n'était pas aussi étendue qu'aujourd’hui.

Denis Diderot en fit cruellement les frais, car il fut emprisonné pour avoir écrit une lettre sur les aveugles dans laquelle il détaille quelles conséquences peut avoir cette infirmité sur la représentation du monde.

Le sujet ne semble, à première vue, pas être spécialement polémique ; mais l'auteur s'était engagé sur le terrain de la morale et de la philosophie...

Un des points qui posait problème est qu'en prenant, entre autre, l'exemple de la pudeur dont les aveugles font peu de cas, Diderot conclue que la morale n’était pas universelle mais liée à la perception de chacun.

Cette idée n'était absolument pas en phase avec les idées religieuses de l'époque, mais surtout il en rajoutât une couche plus tard qui ne laissait plus grand doute sur son athéisme.

Voici le passage en question :

Je pourrais ajouter à l’histoire de l’aveugle du Puisaux et de Saunderson celle de Didymme d’Alexandrie, d’Eusèbe l’Asiatique, de Nicaise de Méchlin, et quelques autres qui ont paru si fort élevés au-dessus du reste des hommes, avec un sens de moins, que les poètes auraient pu feindre, sans exagération, que les dieux jaloux les en privèrent de peur d’avoir des égaux parmi les mortels. Car qu’était-ce que ce Tirésias, qui avait lu dans les secrets des dieux, et qui possédait le don de prédire l’avenir, qu’un philosophe aveugle dont la Fable nous a conservé la mémoire  ? Mais ne nous éloignons plus de Saunderson, et suivons cet homme extraordinaire jusqu’au tombeau.

Lorsqu’il fut sur le point de mourir, on appela auprès de lui un ministre fort habile, M. Gervaise Holmes  ; ils eurent ensemble un entretien sur l’existence de Dieu, dont il nous reste quelques fragments que je vous traduirai de mon mieux car ils en valent bien la peine. Le ministre commença par lui objecter les merveilles de la nature  : «  Eh, monsieur  ! lui disait le philosophe aveugle, laissez là tout ce beau spectacle qui n’a jamais été fait pour moi  ! J’ai été condamné à passer ma vie dans les ténèbres  ; et vous me citez des prodiges que je n’entends point, et qui ne prouvent que pour vous et que pour ceux qui voient comme vous. Si vous voulez que je croie en Dieu, il faut que vous me le fassiez toucher.

— Monsieur, reprit habilement le ministre, portez les mains sur vous-même, et vous rencontrerez la divinité dans le mécanisme admirable de vos organes.

— Monsieur Holmes, reprit Saunderson, je vous le répète, tout cela n’est pas aussi beau pour moi que pour vous. Mais le mécanisme animal fût-il aussi parfait que vous le prétendez, et que je veux bien le croire, car vous êtes un honnête homme très incapable de m’en imposer, qu’a-t-il de commun avec un être souverainement intelligent  ? S’il vous étonne, c’est peut-être parce que vous êtes dans l’habitude de traiter de prodige tout ce qui vous paraît au-dessus de vos forces. J’ai été si souvent un objet d’admiration pour vous, que j’ai bien mauvaise opinion de ce qui vous surprend. J’ai attiré du fond de l’Angleterre des gens qui ne pouvaient concevoir comment je faisais de la géométrie  : il faut que vous conveniez que ces gens-là n’avaient pas de notions bien exactes de la possibilité des choses. Un phénomène est-il, à notre avis, au-dessus de l’homme  ? nous disons aussitôt   : c’est l’ouvrage d’un Dieu  ; notre vanité ne se contente pas à moins. Ne pourrions-nous pas mettre dans nos discours un peu moins d’orgueil, et un peu plus de philosophie  ? Si la nature nous offre un nœud difficile à délier laissons-le pour ce qu’il est et n’employons pas à le couper la main d’un être qui devient ensuite pour nous un nouveau nœud plus indissoluble que le premier. Demandez à un Indien pourquoi le monde reste suspendu dans les airs, il vous répondra qu’il est porté sur le dos d’un éléphant et l’éléphant sur quoi l’appuiera-t-il  ? sur une tortue  ; et la tortue, qui la soutiendra  ?… Cet Indien vous fait pitié et l’on pourrait vous dire comme à lui  : Monsieur Holmes mon ami, confessez d’abord votre ignorance, et faites-moi grâce de l’éléphant et de la tortue.





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